Chuchoter


Jamais au repos... 


Elles sont si fragiles, le torse immobile, châle noir sur les épaules avec des mains agiles, jamais au repos.
Elles égrènent.

Elle ou elles, qu'importe, se glissent tout doux dans le moule de la passion supposée partagée.
Ni paraitre, ni être, sembler, s'assembler, se ressembler, uniquement ...

Observez-les !

Elles le sortent presque toutes en même temps.
Mouvement d'ensemble, danse tactile, ritualisée.

Elles font glisser leurs phalanges tout doux et à chaque perle un soupir, à chaque grain une prière, un souffle, un espoir, un arrêt, une mort cérébrale instantanée, une obéissance...

Un repos peut-être, on ne sait jamais ?

Elles dansent avec leurs mains.

Elle danse avec ses doigts et je n'observe plus qu'elle, un long moment.
Je l'aime.
Je suis assise près d'elle et elle a les yeux fermés ; ses lèvres fines bougent, sans rien chuchoter d'audible.
Il n' y a rien à dire, juste à réciter, pour soi.
J'aime autant la regarder que ce quelle semble aimer balbutier, pour rien...
En vain, même, quand on y réfléchit bien.
J'admire cette patience.
Mais je redoute la peur qui l'anime.

Elle, ou elles qu'importe se glissent tout doux dans la prière régulière.

Égrener la peine avec les mêmes mots,
Aimer Marie que l'on salue ...
Égrener le temps qui passe,
Je vous salue Marie pleine de grâce.

Égrener les mauvaises nouvelles,
Égrener les sourires figés,
Égrener les rancœurs, les pensées, la frayeur, d'un geste doux.

Passion de Marie
La mère, la fille mère ?
Passion de soi, de ce qu'on n'a pas su être ou réelle passion du mystère ?
Effroyable peur sans aucun doute ...

Ce que j'aurai aimé, c'est qu'elle égrène mes petites vertèbres lentement, calmement, doucement le soir en me couchant.
J'aurai aimé qu'elle me récite la vie, qu'elle ma la chante, qu'elle me la crie, qu'elle me la tende avec ses chairs vieillies, sans me faire peur, en m'expliquant tout le mystère de la féminité, de la rencontre, de la passion et de la douleur.
J'aurai aimé qu'elle ait les yeux ouverts sur moi, les yeux plongés dans les miens et dans mon avenir de femme et de mortelle, qu'elle me berce, qu'elle m'accompagne ... sans crainte.

J'aurai aimé qu'elle ait le courage de dire non, de dire stop, de briser les perles, de renoncer, d'hurler la trouille...

Je n'ai jamais osé le lui dire.
Elle était si fragile...


Elles sont toutes si fragiles, le torse immobile, châle noir sur les épaules avec des mains agiles  jamais au repos.
Elles égrènent ...

Annick SB       - Juillet 2009 -

3 commentaires:

  1. J'ai lu et j'ai aimé.
    Si j'ai bien compris une mère bigote n'aime que Dieu ?

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    1. Oh .... relire ce texte ancien grâce à votre commentaire ! Quelle joie !!! Merci ! Je ne sais pas si je qualifierai ma grand-mère, que j'aimais tant, de bigote ( mot péjoratif, n'est ce pas ? ) En 2009 , je n'avais pas la Foi mais je cherchais Dieu c'est sur ! Depuis de l'eau a coulé et me voici comme elle jadis, croyante désormais, mais ... sans chapelet et avec des prières audibles, promis ! Chacune notre style ... Qui sait, dans ses balbutiements intimes, n'a-t-elle pas demandé et proclamé la rencontre, que dis-je LA RENCONTRE, qui a changé ma vie bien des années après ! Si c'est pas de l'Amour ça ... ;-)

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  2. Tes mots si doucement égrainés ont fait jaillir de ma mémoire des images oubliées ...
    " Elles " assises dans le cantou, égrainaient à mots couverts souvenirs et prières en attendant le retour du soir ...tandis que la soupe clapotait dans la marmite ... les hommes allaient bientôt rentrer ...j' avais 7 ans ...:-)

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