Vieillir


Kiesjstut  Bereznicki 

                                                                                                                                   

Elle avait choisi ...

C 'est avec une lenteur spectaculaire qu'elle tendit la main pour éteindre la sonnerie fracassante son réveil ; elle avait choisi pour sortir de son lit, un réveil de cuisine en métal argenté, comme ceux qu'on posait autrefois sur les frigos et qui sonnait d'un énorme tic tac bruyant ; elle aimait le bruit du temps qui passe, de ce temps précieux pendant lequel elle ne faisait rien, ou presque rien . Elle avait toujours utilisé un réveil pour se lever et mieux flâner ensuite. Elle s'accordait six heures de sommeil par nuit et c'était bien suffisant pour jongler avec les rêves ; pour elle, il n' y avait jamais eu de temps à perdre.

Une fois le drap rabattu, il fallait se mettre debout et enfiler les pantoufles ; elle avait choisi des mules à pompons rose ; ça l'avait toujours amusé ces chaussons qu'on trouvait aussi bien dans les plus belles boutiques de la ville que sur les gondoles des grandes surfaces. Elle aimait la douceur des pompons, et celle du tissu de velours qui avalait ses petits petons.

Ensuite elle allait aux toilettes et prenait son temps car elle aimait y lire ; il y a un moment déjà qu' elle avait choisi de tapisser ce lieu avec les photocopies des fiches de paye des employés de l'usine où elle avait travaillé ; ça la faisait rire, peut-être jaune, on n'a jamais vraiment su. Elle aimait ses nombres disproportionnés et variables selon les feuilles qui traduisaient la scatologie sous-jascente qui colle au monde du travail et trouvait le lieu de leur repos bien choisi.

Elle se dirigeait ensuite vers la cuisine et ouvrait le placard pour prendre un bol ; elle l'avait choisi avec deux anses et son prénom dessus, les bols que l'on trouve dans tous les magasins souvenirs et que l'on rapporte aux enfants quand on ne sait pas à quoi ils jouent parce qu'on est tout le temps en déplacement ou en voyage et qu'on n'a pas le temps de les voir grandir. Elle aimait le kitch non pas par snobisme, bien au contraire, mais par simplicité et tradition.

Ensuite elle remplissait la bouilloire d'eau fraiche, écoutait le bruit de l'eau qui chauffe, déchirait le sachet de thé, posait la dosette dans le bol, versait l'eau, laissait infuser puis délicatement rajoutait un nuage de lait, uniquement pour l'esthétique et les rêves qu'il peut engendrer. Elle aimait s'enivrer du hasard des formes. C'était son voyage à elle . Elle avait choisi du lait écrémé parce qu'elle avait entendu dire qu'il était meilleur pour la santé et elle ménageait la sienne. Dans cette boisson chaude, elle trempait trois biscottes complètes qu'elle beurrait lentement en faisant attention de ne pas les briser et les recouvrait de miel de lavande. Elle aimait les goûts de la Provence, sa terre natale.

Une fois le rituel du ventre lentement accompli, elle se lavait, à l'ancienne, avec un gant de toilette en scrutant son miroir les yeux écarquillés à la recherche de nouvelles taches, ridules, traces.
Elle aimait les plis de sa peau et y déposait une délicate crème qui sentait l'eau de rose. Sur le corps, elle étalait ensuite méthodiquement du lait hydratant.
Elle s'habillait et tranquillement s'asseyait dans son immense fauteuil qui encombrait la pièce principale .
Là, elle ouvrait un livre posé la veille sur l'accoudoir et lisait.

Qui aurait pu penser que cette dame retraitée depuis une quarantaine d'années était surnommée jadis" le tourbillon"  ?
Personne, pas même son médecin qui la traitait de paresseuse l'idiot !
Elle avait tenu la seule promesse quelle s'était faite un jour, et, calmement, en accord avec ses souhaits les plus chers, avait  passé la plupart de son temps à ne plus rien faire d'autre que lire, lire, lire et se crémer le corps pour s'émerveiller et emmagasiner l'énergie et le parfum de la vie.

Ses petits yeux brillants me manquent mais, rien n'est terminé je le promets à mon tour, car j'ai choisi moi aussi de prendre sa paresse en exemple ... dès que j'en aurai le temps ...

Annick SB    - février 2010 -

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4 commentaires:

  1. Bonjour Annick
    Mon père était très actif aussi et maintenant il vit avec une lenteur de 91, si lentement que l'on se demande comment il peut supporter ça mais en est-il conscient ? Retarde-t-il son départ, imaginant retarder le temps ?

    Bises

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    1. Le sait-il lui vraiment ? Personne hélàs ne commande le temps ...

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  2. Merci de m'avoir donné ce beau lien, c'était un texte que j'aime beaucoup (et surtout, il est vachement plus optimiste que le mien!)

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  3. Bonjour Annick,
    J'ai bien aimé votre texte qui montre comme on change avec le temps... La leçon? Ne courons pas frénétiquement après le temps. Entraînons-nous à la paresse chaque fois que c'est possible, pour ne pas culpabiliser, en plus, lorsque nous vivrons au ralenti... !

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